Meeple Circus, de la création du jeu

14 Dec 2017

Calendrier de l'Avent : 14 décembre

 

Cédric Millet se confie et de nous parle de la création de son premier jeu Meeple Circus !

 

"C’est avec un plaisir non dissimulé que je partage ci-dessous le carnet d’auteur de mon premier jeu publié, Meeple Circus.

 

La naissance du concept

 

Mai 2014. A cette période, mon troisième prototype de jeu, appelé « Naufrageurs », est mon projet… phare.

 

Mais depuis quelques temps, une idée me trotte dans la tête. Elle m‘est venue juste après avoir créé le « chapeau pour meeple » de Naufrageurs, le chapeau à la couleur d’un joueur qui permet d’identifier celui qui s’est approprié un meeple neutre. Plus amusant et thématique que de mettre un disque de couleur sous le meeple. Dans un autre contexte, le chapeau pourrait identifier une compétence particulière, un pouvoir particulier qu’un meeple pourrait acquérir.

 

De fil en aiguille, j’imagine un jeu dans lequel on possède une équipe de meeples pouvant évoluer, devenir plus forts, plus expérimentés. Et pour matérialiser leur évolution, au lieu de les affubler d’un accessoire comme le chapeau, ils changeraient de couleur. Les meeples débutants seraient… bleus, puis ils deviendraient jaunes, puis oranges, puis rouges au fur et à mesure de leur progression. On pourrait les envoyer dans une « école ». Ils y seraient immobilisés plusieurs tours pour gagner en compétence, et donc ne seraient pas disponibles pendant ces tours de jeu… mais en sortiraient plus forts. D’autant plus forts qu’ils resteraient longtemps à l’« école ».

 

Je ne veux pas perdre l’idée de vue (elle pourrait constituer l’une des mécaniques centrales d’un jeu), et décide donc de consacrer une fin de soirée à de plus amples réflexions.

Vendredi soir, 23h. Un paquet de feuilles A4 vierges devant moi, un stylo, et une poignée de meeples de couleurs variées. Une première idée me vient, je griffonne un plateau, pose les meeples, simule un début de partie... pas très convaincant. Ni très original. Je retourne la feuille, re-griffonne un plateau. Re-teste… Bof… les minutes passent… Je rame. Réfléchis. Re-teste. Il se fait tard. Déjà près d’1h du matin… Cela ne semble pas être le bon jour. Je fais une pause, vais chercher de quoi m’hydrater… et revient m’affaler sur ma chaise, contemplant mon plateau griffonné et le tas de meeple, les yeux dans le vague...

 

Et là, machinalement, je manipule les meeples… les empile… Eureka !

 

De l’idée au proto

 

Enfin je tiens une piste intéressante ! Les meeples seront des acrobates à empiler les uns sur les autres pour présenter un numéro, leur niveau de compétence déterminera la hauteur maximale à laquelle ils pourront se trouver dans le numéro : les bleus posés au sol, les jaunes sur les bleus, les oranges sur les jaunes, et les rouges tout en haut !

 

Mais un numéro avec des meeples seulement, c’est limité. Je fonce dans ma boite de matos à protos, et dégotte quelques petits cylindres à base hexagonale. Ils feront de parfaits barils à intégrer dans les numéros. Et on reste dans un concept décalé utilisant du matériel typique des « eurogames » ; moi qui en suit très friand, ça me plaît. Toutefois je reste convaincu de la nécessité d’utiliser d’autres types de matériels pour enrichir les numéros… un animal par exemple ? Parfait, j’ai sous la main quelques meeples « vaches » du prototype de Naufrageurs ! Ils feront temporairement de parfait chevaux de cirque J. Je m’amuse à créer quelques numéros en empilant ces matériels… c’est « fun » ! Et cela laisse entrevoir un potentiel surprenant de combinaisons. Un jeu qui fait appel à la créativité des joueurs !

 

Le but du jeu sera donc de recueillir un maximum d’applaudissements du public. Je définis une grille d’évaluation des numéros, basée sur la « hauteur » des acrobates, le nombre d’animaux utilisés et les contraintes de réalisation (par exemple à une main).

 

Une nouvelle feuille A4, et tout s’enchaîne. Les joueurs auront une équipe de base composée de 2 acrobates bleus et deux jaunes. Il faut une phase de jeu permettant de préparer son numéro, suivie d’une phase de présentation du numéro qui fera appel à la dextérité du joueur.

 

Lors de la phase de préparation, les joueurs vont exécuter un certain nombre d’actions à tour de rôle. Ces actions seront donc de recruter un nouvel acrobate (un bleu), d’entraîner un acrobate (lui faire gagner un « niveau », c’est-à-dire passer de bleu a jaune, ou de jaune a orange, etc.), ou de prendre un « accessoire du cirque » (baril ou vache).

 

Pour mettre un peu de tension entre les joueurs, les accessoires et acrobates seront en quantités limitées… et je crée une file d’attente dans laquelle les éléments préparés par les joueurs pour les numéros doivent être positionnés avant la fin de la phase de préparation. Se positionner dans la file devient donc une action supplémentaire de la phase de préparation. Bien sûr, les premières places dans la file permettront de bénéficier d’un bonus d’applaudissements, le public se lassant quelque peu au fur et à mesure que la représentation avance.

 

Et pour renforcer l’ambiance, en totale cohérence avec le thème, la fin d’un numéro doit être ponctuée d’un « tadaaaaa ! » en écartant les bras. Tout oubli sera évidemment sanctionné par le public…

 

Pour rendre la réalisation des numéros plus spectaculaire, le joueur pourra choisir de n’utiliser qu’une main, ou sa main la moins habile, ou de ne pas utiliser les pouces… et chaque difficulté sera récompensée par plus d’applaudissements du public. Mais gare aux chutes qui seront là encore sanctionnées.

 

Bon, il est 2h du mat’, le proto griffonné est prêt pour un premier test, dodo.

Oh le joli proto !

 

Premiers tests et ajustements

 

Dès le lendemain matin je fais tester le jeu à mes « victimes » favorites (mes deux garçons). C’est bon signe pour un tout premier essai, la mécanique fonctionne et leur plait ! J’obtiens même le compliment ultime : « c’est le moins nul de tes protos » J.

 

Premier constat : Il faut limiter la durée impartie pour présenter le numéro.  Je ferai une ou deux parties avec un sablier, mais rapidement, une musique de cirque le remplacera, pour renforcer l’immersion. Ta-ta-tagadagada-tata….

 

Je prépare un plateau un peu plus attrayant… et c’est parti pour de nouvelles séances de test avec des joueurs de mon cercle habituel. Là aussi le jeu plaît (merci les copains !). Il reste bien sûr beaucoup de travail en perspective, mais le jeu semble bien né.

Le premier proto « présentable »

 

Il faut également travailler la rejouabilité, même si elle paraît partiellement garantie par la créativité des joueurs. Il me semble que des objectifs renouvelés à chaque partie… ou même à chaque représentation pourraient ajouter du piment. Pour rester cohérent avec le thème (oui, cela m’importe beaucoup J), les objectifs seront des cartes « goûts du public » ! Elles décriront des « sous-figures » à intégrer dans le numéro pour bénéficier de bonus d’applaudissements.

Une carte « goût du public »

 

J’ajouter un élément supplémentaire pour renforcer la variété des numéros : des « poutrelles », c’est-à-dire de petites barres de bois… ma boite de Takenoko est instantanément privée de ses canaux d’irrigation ;-)

 

Dans les semaines qui suivent arrivent quelques nouvelles idées : les demandes du directeur, des cartes « pouvoirs ».

J’en profite pour revoir un peu l’esthétique du plateau, afin de le rendre un peu plus attrayant pour les testeurs….

Le 3e proto.

 

…..et j’achète des meeples « chevaux » pour remplacer les vaches J. Mais la forme trop en courbes du dos des chevaux ne convient pas. Et leur dos doit arriver à hauteur de tête de meeple. Il me faudra donc sortir établi et lime !

Auteur de jeu, un hobby pour bricoleurs ;-)

 

 

 

La signature et le développement

 

Lors du FIJ de Cannes 2015, je prends quelques RDV avec des éditeurs. Le premier se déroule sur le stand Matagot. Présentation du pitch à Mathieu, début de partie… puis partie avec Hicham… et à la clé une proposition de contrat confirmée le soir même au off. Un off ou je ferai par ailleurs la rencontre d’un groupe de joueurs particulièrement sympathiques autour de mes protos !

 

C’est donc parti avec l’équipe Matagot ! Une collaboration à distance dans la mesure où je pars vivre en Inde avec ma famille mi-2015.

 

La première étape consistera à travailler avec Arnaud sur les pièces en bois, éléments au cœur du jeu. Ce volet revêt une dimension un peu particulière car au-delà de l’aspect esthétique, l’aspect « fonctionnel » des pièces est une des clés du jeu : elles doivent pouvoir se prêter à l’empilage, tout en restant proche du matériel habituel. Les centaines d’heures d’entrainement passées par les joueurs à empiler leurs meeples et octogones ne doivent pas être réduites à néant par un matériel sortant trop des canons du genre !

 

J’ai par ailleurs constitué un sympathique groupe de joueurs à Pondichéry, avec une soirée hebdomadaire. Du coup ils deviennent également mes nouveaux testeurs pour les évolutions du proto.

 

Plus tard, les parties d’Hicham aux rencontres ludopathiques de Bruno Faidutti puis mon passage à la cafetière d’Antoine Bauza (merci Antoine pour le feedback !) confirmeront un changement d’orientation : nous décidons d’opter pour un jeu résolument familial. Un gros chantier de simplification est lancé, en particulier concernant le scoring et la phase de préparation. C’est avec Ludovic Maublanc que j’ai le plaisir de travailler dans cette phase de développement !

Le prototype en août 2016, avec les éléphants.

 

Les guest stars font leur apparition, et je mets à profit ma petite expérience de l’impression 3D pour prototyper ces nouveaux meeples.

 

En parallèle, les illustrations avancent, avec Sabrina Tobal aux manettes. C’est un vrai plaisir pour moi de découvrir au fur et à mesure ses magnifiques dessins ! Angelina Costamagna et Mathieu Leyssenne contribueront également superbement au projet.

 

De mon côté j’ai fortement apprécié d’avoir été autant impliqué dans l’édition de Meeple Circus, ayant été consulté sur l’ensemble des étapes.

 

Une aventure également partagée à distance avec mon comparse Marc Paquien, à l’époque lui-même en phase de développement de Yamataï, puis de son « Ile au trésor » (la bombe ludique 2018, à venir chez Matagot !).

 

Le lancement

 

Août 2017, le jeu est présenté à la GenCon. Depuis Pondichéry, fébrile, je surveille les premières réactions sur les réseaux sociaux… apparemment l’accueil est très bon ! Je reste tout de même méfiant, craignant un effet « loupe ».

 

Puis le lancement est effectué en octobre à Essen. Je fais évidemment le déplacement. En arrivant sur le stand Matagot, je découvre l’excellent dispositif mis en place pour Meeple Circus : 12 tables de démo dans un décor très réussi. La pile de boîtes diminue à vue d’œil, et le jeu se promène tout le WE dans le top 15 du geekbuzz. Sans compter le plaisir de faire découvrir le jeu aux visiteurs, et de les voir hilares aux tables. Bref, pour mon premier Essen en tant qu’auteur, je suis sur un nuage !

Les tables Meeple Circus à Essen

 

En conclusion, un grand merci aux équipes Matagot, à Ludovic et aux illustrateurs, grâce à qui mon prototype est devenu un produit final que je trouve très réussi. J’espère qu’il vous apportera autant de bons moments en famille ou entre amis qu’il m’en a procuré lors de sa création ! Ta-ta-tagadagada-tata….

 

PS. Ironie du sort, l’idée de départ qui a tout déclenché (la mécanique « d’entrainement » des meeples) n’est au final pas utilisée dans Meeple Circus… je vais devoir m’y pencher à nouveau ;-)

 

Cédric"

 

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